Et c’est reparti pour un stage d’aquarelle de deux jours avec l’artiste Fernand Thienpondt, à Bruges.

J’adore ce moment où je prépare mes affaires, je vérifie avoir bien tout le matériel requis, me replongeant dans l’excitation et l’appréhension des veilles de rentrées scolaires.

Je n’ai encore jamais rencontré le professeur. Je le connais grâce à sa renommée, ses aquarelles. Je n’ai aucune idée du nombre de participants ni de l’endroit. Car en plus des exercices de recherche proposés lors du stage, j’appréhende toujours un peu le lieu, son infrastructure, l’espace nécessaire pour mon installation personnelle, la place que je devrai ajuster, adapter…

Pour l’heure direction Bruges.
Le stage débute à 9h30. Les participants sont invités à prendre un café de bienvenue à l’atelier dès 9h. C’est parfait, j’aurais le temps de m’installer à mon aise. Je suis accompagnée, port de matériel oblige, nous rentrons dans une petite salle de fête transformée en atelier pour l’occasion. Au bout de la grande salle, je reconnais le professeur, et la bonhomie qui le caractérise. Il est entouré des participants debout, tasse de café entre les mains  pour se réchauffer. : « Soyez la bienvenue, vous êtes Sarah Talbi je présume – Vous êtes la seule que je ne connais pas encore parmi les participants, bienvenue ». Fernand m’indique la place que j’occuperai. Et j’en profite pour lui faire part des contraintes liées à mon handicap sur mon installation et mon organisation. Un détail pour moi, « stupeur et tremblements » pour d’autres.

Les participants se tournent vers nous et pendant quelques secondes, s’instaure un silence gêné, ponctué par les bruits d’écoulement du café dans les gorges.

Fernand reprend dans un mi français, mi néerlandais, son cerveau ne sait plus à quelle langue se vouer :
– « Mais zal het gaan pour suivre le stage? comment allez peindre vous? je veux dire… met de mond ?? (*avec la bouche)
– « Nee met mijn voet »
-« Oei, avec votre pied?? mais mais je n’ai jamais vu ça. »
« Et bien c’est l’occasion monsieur Thienpondt, » lui dis-je en souriant, histoire de rassurer ce petit monde.

– « Vous êtes accompagnée, alors ça va !
– Eh non monsieur, la personne ici présente ne reste pas, elle dépose juste mon matériel…

Je déplie ma table, dispose mes pinceaux, et prépare le matériel sous le regard ébahi des participants. Le stage commence.

Fernand introduit la leçon sur le prisme des couleurs. Il nous demande de préparer notre palette. Je prends mes tubes et dispose les couleurs.

Le premier exercice de recherche est lancé. Alors que je suis plongée dans mon travail, Fernand s’approche de moi, comme pour s’assurer que tout va bien. Très vite je suis lancée sur une vague d’inspiration et nage en plein bonheur. Le participant assis à côté de moi observe mes gestes mais je tente de ne pas me déconcentrer, il me chuchote « si je peux faire quoi que ce soit, n’hésite pas à demander ».

La dame à côté ajoute : « et vous voulez peut-être un café? Vous n’en avez pas pris en arrivant, il est encore chaud ». Je crois rêver. Les êtres humains autour de cette table, qui il y quelques minutes me paraissent distants, déploient peu à peu leurs ailes d’anges. Très vite, a salle s’emplit d’une ambiance chaleureuse qui semble défier la grisaille hivernale.

Fernand après sa démonstration passe auprès de chaque participant, lorsqu’il vient à mon niveau, il m’incite à prendre plus de risques, à saisir par les cornes les torrents de couleurs indomptables de cette technique complexe « Il faut plus de matière, plus de pigments, c’est trop léger ». C’est exactement mot pour mot ce que tous mes professeurs d’art me disent.
Il saisit mon tube et le vide quasiment sur ma palette. Autant coach que professeur, Il s’efforce de me communiquer toute son énergie créatrice « Allez, comme ça avec plus de matière ça ira mieux ». Fernand replace aussi certains objets « Les pinceaux à votre gauche, car vous êtes gauchère , et je vais vous apporter un deuxième pot pour disposer d’eau propre pour rincer les pinceaux »

Les inquiétudes initiales de Fernand se sont envolées. Parfaitement intégrée dans le groupe, je peux me concentrer toute mon attention à l’aspect technique du stage.
Les paysages enneigés et mélancoliques que nous présente Fernand contrastent avec son caractère solaire et enjoué.

Pas question toutefois de perdre son temps en joyeux potins, même si la plupart des participants se connaissent de longues dates. Fernand fait preuve d’un professionnalisme à toute épreuve et exige des élèves l’application de 4 techniques distinctes, dont la très complexe « technique de l’humide ». Le premier jour est particulièrement riches en informations, et malgré les qualités pédagogiques de Fernand, retenir l’intégralité des consignes est difficile, surtout pour moi qui suit la plus jeune et la moins expérimentée de l’assistance. La moindre seconde d’inattention et l’eau, tel un torrent, menace de réduire à néant les paysages qui s’efforcent de naître sur le papier.
Puis vient le moment de sortir nos têtes de l’eau et de prendre quelques instants de répit. Il est déjà midi et le traiteur vient nous rappeler quelques instants à la réalité.

Nous reprenons à 13h. Et seuls mon corps et la fatigue témoignent du temps que j’ai passé à peindre. L’esprit quant à lui revient comme vivifié de cette immersion picturale.Fatiguée mais sereine, une douce sensation de flottement me faisant oublier l’endolorissement de mes orteils.

Le lendemain, deuxième jour de stage, est celui de l’étape la plus complexe du stage : l’alliage des quatre exercices en une seule et même oeuvre.

Grande première pour moi : je prends un café pour entamer la journée. D’habitude j’en ai horreur, mais dans cette situation un stimulant s’impose. Fernand est définitivement l’homme qui m’a initiée à cette boisson plus encore que mes professeurs d’université autrefois.

A 17h, nous sommes tous sur les rotules. Et pourtant, grande masochiste que je suis, j’en redemande. L’aquarelle génère chez moi cette énergie jubilatoire qui me pousse jusqu’aux limites de mon endurance. Mes douleurs de dos semblent bien insignifiants face à l’émerveillement qui me submerge

Ce soir là, c’est le miroir qui a dressé, sous mes yeux encore pétillants d’enthousiasme, le portrait peu flatteur d’une femme épuisée.

Ce soir là, j’étais si fière de moi. De cette petite fille qui avait un peu grandi mais qui continuait à croire en ses rêves plein de couleurs, qui continuait à se frayer un chemin dans ce monde, qui comme l’océen, peut paraitre déchainé en surface mais si limpide dans ses profondeurs.

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